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📚 Ma préface du livre "En Quête de Transe" de Brigitte Chavas, à paraître le 26 février !

Le 26 février sortira le livre de Brigitte Chavas, en quête de transe, dont je vous partage ma préface en avant-première :)



Ma première rencontre avec Brigitte s’est faite au travers d’un livre. Il y a dix ans, au détour d’un libraire parisien, je posais ma main sur le « Manuel de psychothérapie transpersonnelle » que Brigitte a co-écrit avec Bernadette Blin. Ce livre fut pour moi une révélation, qui a modifié en profondeur ma perception de l’accompagnement et du lien.

Aujourd’hui, mes mains se posent sur une pile de feuilles imprimées — c’est le tapuscrit du livre que vous tenez en main — et je suis traversé par la même sensation qu’il y a dix ans : celle d’avoir tant à apprendre, et que, quelque part, nous sommes encore tous des adolescents lorsqu’il s’agit de ce désir de vouloir toucher la « lumière ». Une lumière que nous imaginons souvent à l’extérieur de nous.

Au début des années 1970, le Dr Andrew Weil nous écrivait déjà que le désir d’explorer des états modifiés de conscience est un besoin naturel et universel, inscrit dans la biologie humaine, et non un simple produit culturel. Le récent regain d’intérêt pour ces états peut être lu comme le symptôme d’une carence sociétale : carence de lien, de sens et de transcendance.

La sortie de l’obscurantisme religieux du Moyen-Âge s’est faite grâce à l’avènement d’une rationalité nécessaire. Mais sous le masque de la science — que je distingue du scientisme — cette réponse salvatrice glisse progressivement, depuis un siècle, vers son extrémité pathogène : rationalisme réducteur, dogme, matérialisme. L’effet de ce tropisme se fait sentir comme une lame de fond, un malaise reptant. Quelque chose nous a été enlevé, pathologisé, puis conspué. On distingue dans ces dynamiques civilisationnelles, une pendulation, entre rationnalité et irrationnalité, comme un mouvement d’auto-régulation, comme l’inspiration et l’expiration du souffle.

C’est d’ailleurs même le mouvement du vivant, la pulsation, entre contraction et dilatation, que nous pouvons observer dans la nature jusque dans notre chair, marées, saisons, résonnances magnétique terrestre, cycle menstruel, battement cardiaque, etc.

Ce mouvement pendulaire — l’énantiodromie — est brillamment évoqué par Brigitte, dans son développement de la notion de transe. Elle nous encourage à apprivoiser l’aller-retour entre états “ordinaires” et états élargis de conscience. C’est ce rythme vivant que réhabilite la transe : une pendulation lucide entre le clair de la raison et la profondeur du mystère.

Autrefois au centre des sociétés que l’on prétentieusement qualifiées de primitives, la transe et ses viatiques sont devenues, pour le paradigme dominant, une dégénérescence, un rabaissement de l’humain à un état primal.

Or, pour la plupart des traditions spirituelles, l’état de veille conventionnel n’est qu’un mode par défaut, un automatisme conditionné qui enserre notre être véritable. Nous serions, chaque jour, en transe “banale”, enfermés dans la dualité moi/monde, et le but serait au contraire de nous réveiller de cette transe ordinaire. En Occident, on voit l’état “normal” comme l’éveil, et les états modifiés comme des altérations ; tandis qu’ailleurs, l’état “normal” est perçu comme un rêve illusoire dont il faut s’extraire. Ce livre nous invite à garder les deux visions simultanément : ces deux dimensions coexistent en nous dans un paradoxe vivant, et la transe — comme la méditation ou la prière — offre une expérience directe du transcendant.

Un regard plus éclairé sur ces états — souvent permis par une expérience directe — nous apprend l’inverse : ils autorisent une perception plus large et plus profonde de la réalité et de notre position en lien avec elle. Nous en ressortons, le plus souvent, plus humbles. Dans le cas contraire, certains sont frôlés par un complexe messianique ; une transe peut être si belle qu’on s’y attache et qu’on s’y identifie. On se croit “arrivé” parce qu’on a vécu une extase, ou l’on tire orgueil d’avoir exploré des mondes grandioses. Cet ouvrage met en garde contre cette enivrante illusion qui renforce l’ego — le bypass spirituel, bien connu en psychologie transpersonnelle. Vouloir « transcender prématurément les besoins, émotions et étapes du développement » ne fait que freiner la croissance authentique : on finit par rejeter comme “impurs” des pans entiers de soi (colère, tristesse, désir…) qui font pourtant partie du chemin.

Brigitte replace ainsi le temple au milieu du village : entrer en transe n’est pas une fuite futile, mais un phénomène naturel, constitutif de l’expérience humaine. À travers une approche rigoureuse et pluridisciplinaire — spirituelle, psychologique, anthropologique et thérapeutique —, elle montre comment la transe, loin d’être un caprice irrationnel, peut devenir un chemin de transformation personnelle et collective, propre à réenchanter une existence en mal de sens.

Face à cet engouement qui prend de l’ampleur, certains abordent les états modifiés sous un prisme mécaniste : mesurer, classer, définir ce qui, dans le cerveau, déclenche ou conditionne la transe. C’est un peu comme expliquer le temps en désossant une horloge, ou étudier un embouteillage en soulevant le capot d’une voiture ; comme démonter une radio à la recherche de l’orchestre, dont les cordes et les cuivres vibraient déjà bien avant l’invention des transistors. Nous trouverions alors des corrélats biochimiques. Évinçant l’existence incacceptable du non-mesurable et de l’irrationnel, qui habitent dans une dimension qui précède cette obsession humaine : décrire, comprendre et dominer. 

Cette incongruité révèle notre perte du lien à l’ineffable, au Mystère qui nous dépasse, que l’on ressent parfois comme sacré. C’est ici que cet ouvrage me paraît incontournable. Brigitte rappelle l’importance capitale du contexte : le décor, le setting et le support humain forment — et souvent déterminent — le contenant de l’expérience. D’où l’importance de la dimension rituelle et initiatique des sociétés anciennes, et plus encore de leur valeur symbolique. Nous nous promenons, ici, dans un espace liminal, entre rationnel et irrationnel, qui plutôt que de souffrir de cette opposition, nous appelle, encore, à transcender notre inclination au dualisme. Pour ce faire, je propose un mot : transrationnel. Comme un pont brûlé par des siècles d’obscurantisme, entre deux rivages, l’un froid et bétonné, frappé par l’aridité du langage, et l’autre luxuriant et mystérieux, qu’aucune science ne peut circonscrire.

Brigitte explore la diversité des portes d’entrée dans les états modifiés, et nous met en garde contre la vision simpliste qui ne considère que la substance ou la technique : une « cérémonie au tambour » ne se réduit pas au tambour, pas plus qu’une ivresse à la bière ne dépend du houblon — tout l’entourage, humain, symbolique et intentionnel compte. Elle propose ainsi les bases d’une approche holistique de la transe, qui intègre le contenant (milieu, rituel, relation) et le contenu (technique, ressenti). Elle rappelle comment les sociétés traditionnelles utilisaient les transes dans les rites de passage (puberté, mariage, mort) pour enseigner à “mourir et renaître” aux étapes de la vie ; leurs « livres des morts » témoignent de leurs tentatives de cartographie des territoires profonds de la psyché, destinées à guider ces transitions. 

Cet ouvrage n’est pas seulement un plaidoyer pour la réhabilitation des transes. En signalant les lieux communs et les écueils habituels, il montre que la transe possède des dimensions multiples — sociétale, thérapeutique, spirituelle, existentielle — qui en font un enjeu majeur de notre époque en quête de sens et de lien. 

Ce livre que vous tenez en mains est selon moi d’utilité publique. Il nous rappelle l’évidence que nos siècles d’obscurantisme ont voilée : la transe n’est pas une fuite, mais une compétence humaine, un art de relier — à soi, aux autres, au mystère du plus grand que nous. Réhabiliter cette faculté n’implique pas d’opposer science et mystère ; il s’agit d’ouvrir le dialogue entre la connaissance qui mesure et l’expérience qui transforme, dans un cadre éthique, sécurisant et responsable. À l’heure où la société se fatigue de son propre vacarme, En quête de transe propose une vérité brute : redonner leur place fondamentale aux passages qui élargissent la conscience. Puissions-nous accueillir cette invitation avec lucidité et courage, et revenir au monde plus clair, plus aimant, plus relié. C’est peut-être là, déjà, une politique du vivant.

Il s’agit de la possibilité d’une révolution des consciences à l’échelle planétaire, impliquant un inversement de la pente vers laquelle notre civilisation sombre. Nous pouvons par exemple trouver ce basculement de conscience chez les humains qui deviennent parents, chez ceux qui atteignent l'éveil, chez les personnes découvrant qu’elles sont atteintes d’une maladie incurable, où qui quittent brutalement un emploi salarié pour embrasser une passion. Ce qui est ici en jeu, c'est la possibilité d’un accouchement, d’une catharsis civilisationnelle ouvrant la porte à un futur différent que l’inévitable dystopie en gestation.

Quand une société approche de la falaise, comme un organisme qui approche de sa fin, un animal qui se sent mourir, émerge depuis l’insondable profondeur de celui qui ouvre les yeux, le sursaut d’un désir archaïque. Une impulsion viscérale de renouer avec le signifiant, le congruent, le sacré, le tribal, le transcendant. Dans le corps, dans la chair, dans le cœur, dans la présence pure, au-delà des normes constitutives de son déclin. De ce réflexe de survie découle un syncrétisme de ce que l’humain connaît de plus sacré : la transe. Une singularité qui permet à l’adepte de transcender ses filtres cognitifs. Lui offrant une expérience qui permet à l’humain de regarder sa chute avec une infinie confiance en cette transmutation qui l’attend.

Stephan Schillinger



 
 
 

2 commentaires


Olivia
17 févr.

Profond, comme toujours. ❤️

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Géraldine Mulko
17 févr.

Magnifique 🙏🏼

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