đ Extrait choisi de "RĂ©cit ThĂ©rapeutique d'un Attachement Traumatique" đ
- Curieux Hasard
- 10 janv.
- 6 min de lecture
La rupture amoureuse Ă©tant un sujet commun Ă toutes les cultures, jâobserve sous quel angle chaque pays traite le sujet dans la ligne Ă©ditoriale de sa presse littĂ©raire. Ainsi, dans chaque culture Ă©merge rĂ©guliĂšrement une tendance littĂ©raire, vĂ©ritable phĂ©nomĂšne de mode, en lien directement avec le thĂšme de la relation sentimentale.
Si en France, nous sommes pris dans le flot du concept de perversion narcissique, dans le monde anglophone, la tendance est au « trauma bond » â que nous pouvons traduire comme « lien ou attachement traumatique ». Un sujet explorĂ© par des centaines dâouvrages depuis 40 ans, si bien que chaque anglophone un tant soit peu versĂ© dans ces trois choses trĂšs diffĂ©rentes que sont la psychothĂ©rapie, le dĂ©veloppement personnel ou la spiritualitĂ©, aura probablement dĂ©jĂ lu sur ce thĂšme.
De la mĂȘme maniĂšre que notre perception individuelle du monde trahit nos biais issus de nos traumatismes, de nos challenges personnels et subjectifs, le traitement mĂ©diatique dâun sujet de sociĂ©tĂ© rĂ©vĂšle les constitutifs traumatiques socioculturels du pays en question.
Nous constaterons ici avec un sourire, que la perception française consiste en la pathologisation de lâautre, dĂ©finissant arbitrairement le profil du pervers narcissique, qui bien sĂ»r est toujours un(e) autre que nous. Dâailleurs, la narration issue de ma relation traumatique nâĂ©chappe pas Ă cette rĂšgle. Cette autre Ă©tait bien le problĂšme, et j'Ă©tais bien le problĂšme pour elle. Quand, dans la culture anglo-saxonne, lâattention se porte sur le caractĂšre toxique ou pathologique de la relation elle- mĂȘme, nâaccusant pas lâune ou lâautre des parties, mais bien les dynamiques traumatiques rĂ©vĂ©lĂ©es par leur interaction, dont nous sommes chacun co-responsable.
Pendant ces trois ans de cheminement depuis la relation, j'ai eu le sentiment de faire des pas immenses. Mais, fidĂšlement au dĂ©ni habituel de la victime, dont j'ai volontiers endossĂ© le rĂŽle, c'est seulement Ă la lueur de travaux de recherches scientifiques, que s'est entrouverte en moi l'acceptation progressive dâun pont entre les abus de l'enfance et l'attrait dĂ©mesurĂ© que j'ai ressenti pour une personne abusive.
Loin de moi lâidĂ©e de donner Ă cet ouvrage cathartique une dimension intellectuelle ou scientifique. Je pose donc mon pied sur le frein, Ă lâidĂ©e de citer les nombreux travaux que jâai dĂ©couvert pendant son Ă©criture, nourrissant un besoin de rationaliser ce qui mâest arrivĂ©, et arrive aux personnes qui me consultent Ă ce sujet â dâune maniĂšre Ă©trangement synchrone en plein milieu de mon processus personnel.
Je me risquerai quand mĂȘme Ă une interlude scientifique le temps de ce chapitre. Je projette que cette pause puisse profiter au lecteur autant quâĂ moi, nourrissant une autre polaritĂ©, plus rationnelle, tout autant constitutive de qui nous sommes en tant quâhumain. Ceci dans le but de donner un sens plus complet au drame que nous traversons Ă lâendroit de lâattachement traumatique. Ce qui suit dans ce chapitre puise largement dans les nombreux travaux scientifiques sur lâattachement traumatique.
La science matĂ©rialiste est comme une vieille grand-mĂšre qui radote son passĂ©. Elle ne parle quâen termes dâĂ©tudes, donc du passĂ©. Elle vit dans un chĂąteau-fort et nâentend pas le vent de lâesprit qui souffle au dehors, de plus en plus fort, au point dâen faire bientĂŽt un chĂąteau ambulant. En mĂȘme temps elle me rĂ©conforte, alors je vais parfois chez elle manger ses gĂąteaux tout secs, et fouiller dans sa bibliothĂšque poussiĂ©reuse pendant quâelle me raconte sa vĂ©ritĂ©.
Câest rĂ©confortant de lâĂ©couter me raconter que dans le cadre dâune relation maltraitante, la crĂ©ation de liens Ă©motionnels intenses entre deux individus engendre un phĂ©nomĂšne bien connu dans la littĂ©rature scientifique sous le terme de trauma bond. Cette dĂ©pendance Ă©motionnelle qui se
crĂ©e au sein de relations notamment caractĂ©risĂ©es par lâabus, la violence et un dĂ©sĂ©quilibre de pouvoir crĂ©e des distorsions cognitives et des stratĂ©gies comportementales chez les deux individus qui composent la relation. Ils renforcent alors paradoxalement leur lien, en perpĂ©tuant un cercle vicieux.
La chĂšre dame mâexplique mĂȘme l'hypothĂšse que certains individus deviennent littĂ©ralement dĂ©pendants Ă leurs propres endorphines, ne ressentant un apaisement que lorsqu'ils sont soumis au stress prĂ©cis qui les libĂšre. Ils manifestent alors anxiĂ©tĂ©, irritabilitĂ© et insĂ©curitĂ© lorsque le stress diminue, comparable Ă la maniĂšre dont les personnes en sevrage d'hĂ©roĂŻne rĂ©agissent. Ce phĂ©nomĂšne est littĂ©ralement nommĂ© par les chercheurs « addiction au traumatisme ». Plusieurs hormones prĂ©sentes dans le corps humain participent Ă ce phĂ©nomĂšne bien rĂ©el.
Au sein de la dynamique parfois tumultueuse de la relation dite passionnelle, une connexion perçue comme particuliĂšrement intense se forme entre les deux partenaires. On y constate une polarisation de la dynamique de pouvoir, donnant lieu Ă ce que jâappelle ici par facilitĂ©, un duo victime-abuseur. Gardons Ă lâesprit que les rĂŽles sont interchangeables, que ce soit au sein dâune mĂȘme relation, ou bien dâune relation Ă lâautre.
La vieille dame me ressert une tasse de thĂ©, en me racontant quâau dĂ©but des relations abusives, le schĂ©ma de violence n'est pas encore clairement installĂ©. Il arrive que l'agresseur exprime des regrets et des excuses, ce qui vient alors renforcer le lien Ă©motionnel. Ă mesure que la relation de nature abusive se poursuit, la violence s'accentue, marquĂ©e par une augmentation des comportements maltraitants.
La victime dĂ©clenche des rĂ©actions cognitives auto- accusatrices, comme la culpabilitĂ©, l'introjection de la responsabilitĂ© des abus, et il peut se former en elle une reprĂ©sentation dĂ©formĂ©e des Ă©vĂ©nements. Cette altĂ©ration peut lui servir Ă faire sens, afin de trouver une explication rationnelle de la maltraitance quâelle subit. La victime, mĂȘme si elle reconnaĂźt la nature de la relation, se trouve en incapacitĂ© de rompre le lien. PlutĂŽt que de mettre fin Ă la relation, elle renforcera paradoxalement son attachement Ă son abuseur. Ainsi, la complexitĂ© de la relation abusive s'approfondit, et le cycle de la violence se rĂ©pĂšte.







Quand je lis Stephan Schillinger, il se produit trÚs souvent dans ma conscience, une lueur qui éclaire une interrogation jusque là enfouie et donne à ma pensée le possible chemin vers la résolution d'un disfonctionnement soit intra personnel soit relationnel. Un grand merci Stephan.