🐙 Extrait choisi de "Récit Thérapeutique d'un Attachement Traumatique" 🐙
- Curieux Hasard
- il y a 17 heures
- 6 min de lecture
La rupture amoureuse étant un sujet commun à toutes les cultures, j’observe sous quel angle chaque pays traite le sujet dans la ligne éditoriale de sa presse littéraire. Ainsi, dans chaque culture émerge régulièrement une tendance littéraire, véritable phénomène de mode, en lien directement avec le thème de la relation sentimentale.
Si en France, nous sommes pris dans le flot du concept de perversion narcissique, dans le monde anglophone, la tendance est au « trauma bond » — que nous pouvons traduire comme « lien ou attachement traumatique ». Un sujet exploré par des centaines d’ouvrages depuis 40 ans, si bien que chaque anglophone un tant soit peu versé dans ces trois choses très différentes que sont la psychothérapie, le développement personnel ou la spiritualité, aura probablement déjà lu sur ce thème.
De la même manière que notre perception individuelle du monde trahit nos biais issus de nos traumatismes, de nos challenges personnels et subjectifs, le traitement médiatique d’un sujet de société révèle les constitutifs traumatiques socioculturels du pays en question.
Nous constaterons ici avec un sourire, que la perception française consiste en la pathologisation de l’autre, définissant arbitrairement le profil du pervers narcissique, qui bien sûr est toujours un(e) autre que nous. D’ailleurs, la narration issue de ma relation traumatique n’échappe pas à cette règle. Cette autre était bien le problème, et j'étais bien le problème pour elle. Quand, dans la culture anglo-saxonne, l’attention se porte sur le caractère toxique ou pathologique de la relation elle- même, n’accusant pas l’une ou l’autre des parties, mais bien les dynamiques traumatiques révélées par leur interaction, dont nous sommes chacun co-responsable.
Pendant ces trois ans de cheminement depuis la relation, j'ai eu le sentiment de faire des pas immenses. Mais, fidèlement au déni habituel de la victime, dont j'ai volontiers endossé le rôle, c'est seulement à la lueur de travaux de recherches scientifiques, que s'est entrouverte en moi l'acceptation progressive d’un pont entre les abus de l'enfance et l'attrait démesuré que j'ai ressenti pour une personne abusive.
Loin de moi l’idée de donner à cet ouvrage cathartique une dimension intellectuelle ou scientifique. Je pose donc mon pied sur le frein, à l’idée de citer les nombreux travaux que j’ai découvert pendant son écriture, nourrissant un besoin de rationaliser ce qui m’est arrivé, et arrive aux personnes qui me consultent à ce sujet — d’une manière étrangement synchrone en plein milieu de mon processus personnel.
Je me risquerai quand même à une interlude scientifique le temps de ce chapitre. Je projette que cette pause puisse profiter au lecteur autant qu’à moi, nourrissant une autre polarité, plus rationnelle, tout autant constitutive de qui nous sommes en tant qu’humain. Ceci dans le but de donner un sens plus complet au drame que nous traversons à l’endroit de l’attachement traumatique. Ce qui suit dans ce chapitre puise largement dans les nombreux travaux scientifiques sur l’attachement traumatique.
La science matérialiste est comme une vieille grand-mère qui radote son passé. Elle ne parle qu’en termes d’études, donc du passé. Elle vit dans un château-fort et n’entend pas le vent de l’esprit qui souffle au dehors, de plus en plus fort, au point d’en faire bientôt un château ambulant. En même temps elle me réconforte, alors je vais parfois chez elle manger ses gâteaux tout secs, et fouiller dans sa bibliothèque poussiéreuse pendant qu’elle me raconte sa vérité.
C’est réconfortant de l’écouter me raconter que dans le cadre d’une relation maltraitante, la création de liens émotionnels intenses entre deux individus engendre un phénomène bien connu dans la littérature scientifique sous le terme de trauma bond. Cette dépendance émotionnelle qui se
crée au sein de relations notamment caractérisées par l’abus, la violence et un déséquilibre de pouvoir crée des distorsions cognitives et des stratégies comportementales chez les deux individus qui composent la relation. Ils renforcent alors paradoxalement leur lien, en perpétuant un cercle vicieux.
La chère dame m’explique même l'hypothèse que certains individus deviennent littéralement dépendants à leurs propres endorphines, ne ressentant un apaisement que lorsqu'ils sont soumis au stress précis qui les libère. Ils manifestent alors anxiété, irritabilité et insécurité lorsque le stress diminue, comparable à la manière dont les personnes en sevrage d'héroïne réagissent. Ce phénomène est littéralement nommé par les chercheurs « addiction au traumatisme ». Plusieurs hormones présentes dans le corps humain participent à ce phénomène bien réel.
Au sein de la dynamique parfois tumultueuse de la relation dite passionnelle, une connexion perçue comme particulièrement intense se forme entre les deux partenaires. On y constate une polarisation de la dynamique de pouvoir, donnant lieu à ce que j’appelle ici par facilité, un duo victime-abuseur. Gardons à l’esprit que les rôles sont interchangeables, que ce soit au sein d’une même relation, ou bien d’une relation à l’autre.
La vieille dame me ressert une tasse de thé, en me racontant qu’au début des relations abusives, le schéma de violence n'est pas encore clairement installé. Il arrive que l'agresseur exprime des regrets et des excuses, ce qui vient alors renforcer le lien émotionnel. À mesure que la relation de nature abusive se poursuit, la violence s'accentue, marquée par une augmentation des comportements maltraitants.
La victime déclenche des réactions cognitives auto- accusatrices, comme la culpabilité, l'introjection de la responsabilité des abus, et il peut se former en elle une représentation déformée des événements. Cette altération peut lui servir à faire sens, afin de trouver une explication rationnelle de la maltraitance qu’elle subit. La victime, même si elle reconnaît la nature de la relation, se trouve en incapacité de rompre le lien. Plutôt que de mettre fin à la relation, elle renforcera paradoxalement son attachement à son abuseur. Ainsi, la complexité de la relation abusive s'approfondit, et le cycle de la violence se répète.








Quand je lis Stephan Schillinger, il se produit très souvent dans ma conscience, une lueur qui éclaire une interrogation jusque là enfouie et donne à ma pensée le possible chemin vers la résolution d'un disfonctionnement soit intra personnel soit relationnel. Un grand merci Stephan.