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🐙 Extrait choisi de "Récit Thérapeutique d'un Attachement Traumatique" 🐙

La rupture amoureuse étant un sujet commun à toutes les cultures, j’observe sous quel angle chaque pays traite le sujet dans la ligne éditoriale de sa presse littéraire. Ainsi, dans chaque culture émerge régulièrement une tendance littéraire, véritable phénomène de mode, en lien directement avec le thème de la relation sentimentale.

Si en France, nous sommes pris dans le flot du concept de perversion narcissique, dans le monde anglophone, la tendance est au « trauma bond » — que nous pouvons traduire comme « lien ou attachement traumatique ». Un sujet exploré par des centaines d’ouvrages depuis 40 ans, si bien que chaque anglophone un tant soit peu versé dans ces trois choses très différentes que sont la psychothérapie, le développement personnel ou la spiritualité, aura probablement déjà lu sur ce thème.

De la même manière que notre perception individuelle du monde trahit nos biais issus de nos traumatismes, de nos challenges personnels et subjectifs, le traitement médiatique d’un sujet de société révèle les constitutifs traumatiques socioculturels du pays en question.

Nous constaterons ici avec un sourire, que la perception française consiste en la pathologisation de l’autre, définissant arbitrairement le profil du pervers narcissique, qui bien sûr est toujours un(e) autre que nous. D’ailleurs, la narration issue de ma relation traumatique n’échappe pas à cette règle. Cette autre était bien le problème, et j'étais bien le problème pour elle. Quand, dans la culture anglo-saxonne, l’attention se porte sur le caractère toxique ou pathologique de la relation elle- même, n’accusant pas l’une ou l’autre des parties, mais bien les dynamiques traumatiques révélées par leur interaction, dont nous sommes chacun co-responsable.

Pendant ces trois ans de cheminement depuis la relation, j'ai eu le sentiment de faire des pas immenses. Mais, fidèlement au déni habituel de la victime, dont j'ai volontiers endossé le rôle, c'est seulement à la lueur de travaux de recherches scientifiques, que s'est entrouverte en moi l'acceptation progressive d’un pont entre les abus de l'enfance et l'attrait démesuré que j'ai ressenti pour une personne abusive.

Loin de moi l’idée de donner à cet ouvrage cathartique une dimension intellectuelle ou scientifique. Je pose donc mon pied sur le frein, à l’idée de citer les nombreux travaux que j’ai découvert pendant son écriture, nourrissant un besoin de rationaliser ce qui m’est arrivé, et arrive aux personnes qui me consultent à ce sujet — d’une manière étrangement synchrone en plein milieu de mon processus personnel.

Je me risquerai quand même à une interlude scientifique le temps de ce chapitre. Je projette que cette pause puisse profiter au lecteur autant qu’à moi, nourrissant une autre polarité, plus rationnelle, tout autant constitutive de qui nous sommes en tant qu’humain. Ceci dans le but de donner un sens plus complet au drame que nous traversons à l’endroit de l’attachement traumatique. Ce qui suit dans ce chapitre puise largement dans les nombreux travaux scientifiques sur l’attachement traumatique.

La science matérialiste est comme une vieille grand-mère qui radote son passé. Elle ne parle qu’en termes d’études, donc du passé. Elle vit dans un château-fort et n’entend pas le vent de l’esprit qui souffle au dehors, de plus en plus fort, au point d’en faire bientôt un château ambulant. En même temps elle me réconforte, alors je vais parfois chez elle manger ses gâteaux tout secs, et fouiller dans sa bibliothèque poussiéreuse pendant qu’elle me raconte sa vérité.

C’est réconfortant de l’écouter me raconter que dans le cadre d’une relation maltraitante, la création de liens émotionnels intenses entre deux individus engendre un phénomène bien connu dans la littérature scientifique sous le terme de trauma bond. Cette dépendance émotionnelle qui se
crée au sein de relations notamment caractérisées par l’abus, la violence et un déséquilibre de pouvoir crée des distorsions cognitives et des stratégies comportementales chez les deux individus qui composent la relation. Ils renforcent alors paradoxalement leur lien, en perpétuant un cercle vicieux.

La chère dame m’explique même l'hypothèse que certains individus deviennent littéralement dépendants à leurs propres endorphines, ne ressentant un apaisement que lorsqu'ils sont soumis au stress précis qui les libère. Ils manifestent alors anxiété, irritabilité et insécurité lorsque le stress diminue, comparable à la manière dont les personnes en sevrage d'héroïne réagissent. Ce phénomène est littéralement nommé par les chercheurs « addiction au traumatisme ». Plusieurs hormones présentes dans le corps humain participent à ce phénomène bien réel.

Au sein de la dynamique parfois tumultueuse de la relation dite passionnelle, une connexion perçue comme particulièrement intense se forme entre les deux partenaires. On y constate une polarisation de la dynamique de pouvoir, donnant lieu à ce que j’appelle ici par facilité, un duo victime-abuseur. Gardons à l’esprit que les rôles sont interchangeables, que ce soit au sein d’une même relation, ou bien d’une relation à l’autre.

La vieille dame me ressert une tasse de thé, en me racontant qu’au début des relations abusives, le schéma de violence n'est pas encore clairement installé. Il arrive que l'agresseur exprime des regrets et des excuses, ce qui vient alors renforcer le lien émotionnel. À mesure que la relation de nature abusive se poursuit, la violence s'accentue, marquée par une augmentation des comportements maltraitants.

La victime déclenche des réactions cognitives auto- accusatrices, comme la culpabilité, l'introjection de la responsabilité des abus, et il peut se former en elle une représentation déformée des événements. Cette altération peut lui servir à faire sens, afin de trouver une explication rationnelle de la maltraitance qu’elle subit. La victime, même si elle reconnaît la nature de la relation, se trouve en incapacité de rompre le lien. Plutôt que de mettre fin à la relation, elle renforcera paradoxalement son attachement à son abuseur. Ainsi, la complexité de la relation abusive s'approfondit, et le cycle de la violence se répète.


Plusieurs travaux de recherches qualifient donc ce type de lien
« d'attachement traumatique ».

La relation abusive mène progressivement à un emprisonnement sur le plan émotionnel et existentiel, engendrant un sentiment d'impuissance profond chez la victime, ce qui renforce ainsi son attachement. On constate que, s'identifiant comme faible, elle internalise la perception négative que l'agresseur a d'elle-même, accroissant ainsi une véritable dépendance. Ce processus crée un lien affectif puissant avec la personne qu’elle idéalise et perçoit très souvent comme supérieure.

Je suis à ce stade déjà ébahi par ce que la vieille dame me raconte. Elle poursuit sans s’arrêter, tout en sortant des ouvrages plus anciens de sa bibliothèque, desquels elle me fait la lecture, l’index levé en direction d’un poussiéreux lustre aux chandelles factices :

"Des dynamiques analogues sont constatées dans le fameux syndrome de Stockholm caractérisé par des distorsions cognitives et perceptuelles, et un attachement intense envers un agresseur. Au niveau physiologique, la relation traumatique est forgée et entretenue également en raison d'une
activité toute particulière. Elle se caractérise par une dérégulation de la sécrétion de neurotransmetteurs comme la dopamine, les opioïdes endogènes, la corticotrophine et l'ocytocine, des hormones contribuant à ce que plusieurs travaux nomment « dépendance traumatique ». L'ocytocine induit une réponse neurologique intense. Son excès favorisant la création de liens réciproques et l'établissement d’une confiance accrue envers le partenaire maltraitant. La dopamine stimule le désir, l'exploration et la quête de l'autre, tandis que les opioïdes endogènes régulent l'équilibre entre plaisir et douleur, abstinence et dépendance. En cas de violence, qu’elle soit physique ou émotionnelle, ces processus neurochimiques intensifs sont déclenchés. Ils sont conçus pour activer l'attachement afin d'atténuer le stress, et se manifestent donc dans les relations toxiques qui sont elles- mêmes la source de stress. Ce dérèglement crée une dépendance croissante de la victime à l'égard du partenaire maltraitant, entraînant un cercle vicieux. La relation abusive devient alors le lieu d’un lien affectif de nature traumatique qui s'installe insidieusement, en échappant souvent à la conscience individuelle. La victime, au stade précoce de la relation, peut demeurer insensible aux signaux d’alarme subtils, qu’elle pourrait pourtant percevoir aisément dans une relation dont elle ne ferait pas partie."

Je viens d’avaler toute sa boîte de gâteaux secs. Je mâche, les joues pleines et je déglutis non sans peine. Il va falloir digérer. De nombreux auteurs se fondent sur des études démontrant que les individus ayant subi des abus fréquents ou prolongés dans leur enfance ont une propension accrue à s'engager dans des liaisons traumatiques. Ceci s'explique par un mécanisme de récompense corporelle reproduisant les sensations induites par la libération d'endorphines pendant une situation de stress intense ou après leur résolution. Au point qu’une relation saine et stable paraîtra souvent comme insipide.

La création d'élaborations ou de justifications du comportement maltraitant du partenaire, même en présence d’actes inacceptables, rendent la victime, confrontée à une dissonance cognitive, incapable de réaliser la nature violente de la relation. Cette dynamique dépasse le simple cadre d’une relation entre deux individus, et appelle à une compréhension approfondie des traumatismes de l'enfance qui se perpétuent comme une onde de choc et tout au long de notre vie.

Une propension accrue à développer un lien traumatique dans une relation amoureuse est donc observée chez les individus ayant subi des violences et des traumatismes dans leur enfance. Exposés à des niveaux élevés de stress et de cortisol au cours de leur enfance, résultat éventuel de violences familiales ou de climat d'abandon, d'inceste ou d’abus divers, ils sont attirés par des comportements considérés comme abusifs qu’ils recherchent inconsciemment. Ces expériences précoces perturbent le processus naturel de formation de liens sains et sécurisants, altérant la structure cérébrale et rendant le sujet plus enclin à s'engager dans des relations abusives. Les schémas relationnels chez les adultes ayant survécu à un climat de violence ou d’abus dans l’enfance tendent à être négatifs et difficiles à rompre, tout en accroissant la probabilité de re-
victimisation...

Carte de la "Dépendance" de l'Oracle des Curieux Hasards, réalisée par Fanfan Lune.
Carte de la "Dépendance" de l'Oracle des Curieux Hasards, réalisée par Fanfan Lune.

 
 
 

1 commentaire


Jeziorski
il y a 3 heures

Quand je lis Stephan Schillinger, il se produit très souvent dans ma conscience, une lueur qui éclaire une interrogation jusque là enfouie et donne à ma pensée le possible chemin vers la résolution d'un disfonctionnement soit intra personnel soit relationnel. Un grand merci Stephan.

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