Heureux préfacier de « Vampirocène » ! Le livre du Dr Ansgar Rougemont vient de paraître en français !
- Curieux Hasard
- il y a 7 jours
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Préface de Vampirocène
« Le monde se meurt, et le nouveau monde peine à naître : c’est le temps des monstres… ». L’épigraphe en ouverture de Vampirocène donne le ton d’un livre qui a le pouvoir de déclencher une révolution.
Posée là, comme une vieille bougie sur une table centenaire, cette phrase éclaire la chambre dans laquelle nous nous trouvons, à l’abri d’un vacarme extérieur. Ce vacarme des films catastrophes duquel les protagonistes se mettent à l’abri. Quelque chose se passe à l’extérieur, des humains se transforment, la société gronde, quelque chose bascule.
En écrivant cette préface, remontent à ma mémoire les souvenirs des œuvres cinématographiques pionnières du genre, traçant les contours modernes des archétypes explorés dans ce livre. Loups-garous, vampires et zombies, nous parlent évidemment de bien plus que de simples créatures surnaturelles, issues d’un quelconque folklore. Ils sont des manières d’habiter le monde quand quelque chose, en nous, a été forcé de se couper pour continuer d’avancer. Ce n’est pas un curieux hasard si ces figures émergent quand une époque ne parvient plus à se raconter autrement, quand le langage rationnel trouve sa limite, quand l’observateur de cet inacceptable se laisse happer par le spectacle.
Ces œuvres fondatrices projettent sur la toile ce que nos sociétés tentent de maintenir hors-champ : la peur de la finitude, la terreur de la séparation, la tentation du contrôle, et surtout ce point précis où l’on cesse de vivre pour contrôler sa vie. On croit y voir des monstres, mais en réalité on observe des systèmes de défense, on assiste à la métamorphose d’un être en symptôme.
Bien plus que l’ajout d’une couche de spectaculaire sur nos inquiétudes, les archétypes convoqués par Vampirocène sont l’invitation à reconnaître la grammaire du trauma quand il se collectivise, et devient économie, organisation, institution. Ces créatures ne viennent pas d’un ailleurs imaginaire, mais émergent de l’intérieur — de l’individu, des institutions — dès que le lien se fracture, dès que la douleur devient inassimilable, et que la dissociation devient la condition de notre « normalité ».
Pour comprendre ce mécanisme, il faut donc saisir ce concept central de dissociation. Dans le champ clinique, la dissociation désigne un état où l’expérience ne s’intègre plus par l’individu. Des fragments de vécu deviennent inaccessibles à la conscience ordinaire, tout en faisant irruption sous forme d’angoisses, de symptômes, de schémas répétitifs.
J’ai rencontré Ansgar Rougemont-Bücking dans cette posture rare où un clinicien ne se contente pas d’additionner des symptômes mais écoute ce que la souffrance révèle, et comment notre société la fabrique. Psychiatre allemand — et surtout psychothérapeute — formé en Suisse, longtemps engagé auprès de personnes vivant des addictions sévères, il a vu que ce phénomène n’est pas une « faute », mais une solution de survie. Comme une tentative d’anesthésier une douleur archaïque, souvent enracinée dans les traumatismes d’enfance. Cette trajectoire l’a conduit à s’intéresser à la psychotraumatologie, puis à aux psychothérapies assistées par psychédéliques, qu’il pratique dans le cadre strict des autorisations exceptionnelles décernées par l’état suisse.
J’ai été séduit par la prudence d’Ansgar à cet endroit précis. Prudent avec les mots, les interprétations imposées, les récits prémâchés. Cette vigilance est cruciale aujourd’hui car les psychédéliques peuvent ouvrir une porte et donc exposer au meilleur comme au pire. Ce livre consacre d’ailleurs un passage à la question de la tyrannie des récits, des effets de suggestion, et des risques de dérives d’un usage qui glisserait sur de dangereuses pentes. L’une strictement matérialiste, médicalisante et industrielle, et l’autre, hors-sol et tout aussi dogmatique et potentiellement sectaire. Autrement dit, il nous rappelle que l’enjeu n’est pas seulement l’accès à l’expérience, mais la souveraineté interprétative de l’individu. Le parallèle avec l’enjeu collectif actuel est donc particulièrement saillant.
Le mot Vampirocène propose une autre focale du cliché classique de l’Anthropocène, en y ajoutant de la granularité. Nous pouvons, en passant la main sur ce portrait, sentir les aspérités grandissantes des temps dits « modernes ». La dissociation traumatique n’est pas seulement un événement intérieur ou privé : elle peut devenir une organisation, une structure durable de la personnalité, où l’être se scinde, se dissocie. C’est précisément parce que cette part dissociée « fonctionne » qu’elle trompe tout le monde. La société applaudit celui qui tient, et la douleur s’efface sous les acclamations, on tient bon.
Ce livre, n’essaie pas d’expliquer ce vertige collectif par une seule cause — économique, politique, technologique ou morale — mais par une dynamique psychique, collective et individuelle, archaïque et actuelle à la fois. La dissociation est devenue si familière qu’elle se confond avec ce que nous appelons « normal ». Cette proposition est donc l’hypothèse d’une « dissociation traumatique structurelle » devenue, peu à peu, une grammaire sociale. Le geste d’Ansgar Rougemont-Bücking propose ici que nos sociétés reproduisent, à grande échelle, cette structure dissociative. Des individus dissociés traumatisés, finissent par composer des institutions, ainsi qu’une culture, elles-mêmes dissociées et surtout dissociantes, produisant elles-mêmes des individus consentant à cette cécité culturellement renforcée.
Là où beaucoup se contentent d’accuser un camp, Vampirocène examine un mécanisme plus subversif : l’identification avec l’agresseur — adopter son regard, ses valeurs, son comportement — que la psychotraumatologie nomme aussi attachement traumatique, un sujet qui m’est cher, et que nous relions explicitement au syndrome de Stockholm.
Le chapitre sur le travail est une pièce centrale de ce livre, où le monde professionnel est mis en lumière comme un lieu où la dissociation s’enracine « un milliard de fois » dans le quotidien. Il cite David Graeber pour qui la souffrance au travail devient la justification morale de plaisirs furtifs, et la blessure laissée par cette dialectique est une « cicatrice sur notre âme collective ».
Vampirocène ne se contente pas d’un diagnostic moral ou politique. Il prend le chemin plus risqué d’une véritable anthropologie du traumatisme. Mon ami Ansgar avance que notre adaptation au monde tel qu’il est peut ressembler à ce que d’autres générations ont appelé « s’adapter » quand l’impensable devenait quotidien. Il mobilise l’idée du politologue Achille Mbembe : le boomerang du trauma, cette violence infligée (ou subie) qui revient hanter, tôt ou tard, les sociétés et leurs descendants. J’ai à cœur d’abonder à cet endroit avec l’idée qu’un enfant qui n’a pas senti la chaleur de son village, reviendra le brûler pour se réchauffer.
Là où ce livre devient encore plus brillant, c’est quand il relie cette clinique à des mécanismes de société. Que se passe-t-il quand une culture entière apprend à tenir debout en se coupant d’une part de sa sensibilité ? Quand elle compense, s’active, s’épuise, consomme, moralise, accuse, et recommence ? L’auteur décrit un monde, le nôtre, où l’économie de l’attention, de la performance et de la comparaison est devenu une immense fabrique d’être dissociés.
Cet ouvrage magistral dépasse le simple essai de psychotraumatologie, il propose une lecture symbolique de notre culture moderne. Le loup-garou incarne la bascule dans la rage, la vengeance, la destruction — une spirale où l’injustice devient à la fois cause et but, où l’on se donne le droit de devenir bourreau parce qu’on a été victime. Le zombie nous parle de désaffection, d’anesthésie, d’isolement, qui coupe de la vulnérabilité et assèche le lien. Quant au vampire, il représente la forme la plus froide. Séduction, manipulation, exploitation, besoin de supériorité prouvée par des signes (argent, titres, prestige, followers), et obsession d’une immortalité symbolique obtenue au prix de la vie des autres.
Le lecteur gagnera à se demander pourquoi ces figures ont-elles autant envahi l’imaginaire contemporain…
Je crois que le point le plus précieux de Vampirocène réside dans cette posture qui ne cherche pas à remplacer un dogme par un autre, mais tente de rendre au lecteur une capacité perdue : discerner, sentir, penser par soi-même. Il propose cela avec des pistes concrètes que sont la primauté et la relativité de la perception subjective, et une « culture de conscience ». Autant de chemins recouverts d’une dense végétation, capables de fissurer la grande hypnose narrative.
Nommer notre ère Vampirocène propose de cesser de confondre adaptation et santé, endurance et vie. Pour peut-être rouvrir la voie vers l’Anthropocène véritable, qui ne serait pas un âge où l’humain marque la Terre par une destructivité devenue une addiction, mais celui où il devient enfin capable d’habiter le monde et sa propre conscience sans être dissocié. Ansgar Rougemont nous invite ainsi à oser faire une chose à la fois très simple et très difficile : regarder ce que nous sommes devenus. Une fois ce regard dans le miroir entrepris, la survie peut faire place à la vie.
Enfin, ce qui rend ce livre si précieux, à mes yeux, c’est qu’il ne s’arrête pas au constat. Il propose une porte de sortie, une réorientation de notre rapport au réel, par une extension du paradigme scientifique vers une approche phénoménologique (regarder et considérer le vécu des choses, subjectivement, et pas seulement leurs mesures prétendument objectives), et par une exigence éthique élargie à l’ensemble du vivant — ce qui implique de transformer nos récits, de remettre en question nos narratifs collectifs.
Stephan Schillinger




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