La préface d'Adeline Laudière pour "Sous les Cendres du Couple"
Mon dernier livre "Sous les cendres du couple" vient de paraître.
Je vous en dévoile la préface :
"Nous ne savons pas toujours ce que nous avons confié à quelqu’un avant qu’il ne s’en
aille. Ce n’est souvent qu’au moment où l’autre disparaît que nous découvrons l’ampleur de
ce que nous avions déposé entre ses mains. Parfois bien davantage qu’un amour. Une
promesse. Celle de nous offrir un refuge, un sens, une sécurité, un absolu.
Nous le faisons rarement en pleine conscience.
C’est peut-être là que commence, en filigrane, Sous les cendres du couple.
En apparence, Stephan nous emmène en Inde. Il traverse des villages himalayens aux
chemins cabossés, s’arrête dans un café pour écrire, échange avec des inconnus
devenus compagnons de route, contemple un temple, gravit un sentier, s’assied, repart.
Au fil des pages, une rupture amoureuse accompagne chacun de ces déplacements.
Elle apparaît, disparaît, revient autrement, comme reviennent certaines pensées lorsque
nous croyons en avoir fini avec elles.
Très vite pourtant, ce n’est plus le voyage qui attire l’attention, mais le regard qui le
traverse. Chacun de ces détours transforme imperceptiblement l’intégration de la
rupture.
Stephan nous donne à voir un mouvement singulier, celui d’un homme qui surprend son
propre cerveau en train d’interpréter ce qu’il vit. Il se prend la main dans le sac en train
de fabriquer des histoires. Puis il accepte que cette interprétation soit, à son tour,
bousculée, mûrie par le voyage, l’Inde, le cru du quotidien. Le voyage s’immisce en lui,
entre en résonance avec ce que cette séparation opère en lui.
Il ne cherche jamais à se donner le beau rôle. Il ne s’érige ni en sage ni en voyageur
initié. Au contraire, il expose avec une honnêteté désarmante la manière dont son esprit
interprète, idéalise parfois, s’attache, résiste, cherche du sens, puis accepte de remettre
ses propres conclusions en question.
Concrètement, on ne transforme pas une sensation en restant fasciné par notre propre
film. Il nous faut du mouvement, des allers-retours incessants entre le mental et ses
voyages vers le passé ou le futur, puis un retour au réel, aux ressentis et aux
perceptions de l’environnement. Or c’est précisément ce mouvement que ce livre met
discrètement en scène. Une pensée laisse place à un paysage, une souffrance à une
marche, une rencontre à quelques lignes d’écriture introspectives. Puis la rupture
revient, parce que chacun de ces détours l’a imperceptiblement transformée.
À force de suivre ces allers-retours, le lecteur cesse lui aussi de rester enfermé dans
une seule lecture des événements. Son regard devient plus mobile, plus disponible,
comme si le livre nous invitait moins à comprendre qu’à continuer de regarder.
C’est précisément ce regard qui permet de débusquer autre chose à travers la
dissolution du couple. Car c’est lorsque l’autre disparaît que se révèle l’intensité de la
mission qui lui avait été confiée. Bien plus qu’aimer, il lui avait parfois été demandé
d’être refuge, sécurité, sens, salut, mère, Dieu, avenir, spiritualité incarnée. Mais, au fil
des pages, nous découvrons que cette même soif ne concernait pas seulement le
couple. Les lieux saints, les maîtres, les rites, les plantes sacrées, les villes sacrées...
Tout ce qui semblait pouvoir accueillir le sacré se voyait investi de cette même attente.
Le couple est simplement l’endroit où cette mécanique devient impossible à ignorer. Car,
contrairement à un temple, une ville ou un maître spirituel que nous ne côtoyons qu’à
distance, l’être aimé répond à ce que nous déposons sur lui en résistant, en s’éloignant
ou en portant le poids.
Et lorsque la personne aimée ne conserve pas, ou plus, la couronne de sacré que nous
lui avons imposée, le temple vacille, redevenant ce qu’elle n’avait jamais cessé d’être,
un être humain.
Stephan ouvre alors grand les yeux sur cette réalité. Il accepte de regarder la
responsabilité qui est la sienne dans cette mission impossible confiée à l’être aimé, sans
même son consentement.
Projeter du sacré sur une ville, un temple, un maître spirituel que nous ne côtoyons qu’à
distance, une plante sacrée ou un objet de culte est une chose. Aucun d’eux n’aura à
subir concrètement le poids de nos attentes. Lorsqu’il s’agit d’un être de chair et d’os
avec lequel nous partageons notre quotidien, la situation change absolument.
Quel être humain pourrait consentir à occuper durablement une telle place ?
Alors l’autre se dérobe. Ou plutôt, la personne aimée cesse simplement de correspondre
à ce que nous attendions d’elle. Et nous voilà privés de cet édifice imaginaire qui,
jusque-là, nous fondait et nous soutenait.
Nous ne projetons pas le sacré sur le monde. Nous projetons nos attentes sur le sacré.
Par son regard d’une rare honnêteté sur lui-même, Stephan nous invite à oser un
mouvement qui comporte peut-être, lui aussi, quelque chose de profondément sacré :
reprendre notre responsabilité.
Non pas pour renoncer à nos projections qui font partie de notre condition humaine,
mais pour cesser d’en être aveuglés. Pour libérer ceux que nous aimons de l’obligation
silencieuse de répondre à des attentes dont l’ampleur finit parfois par prendre des
allures de cathédrale.
Et peut-être surtout pour cesser de leur reprocher, paradoxe suprême, de ne plus
correspondre à l’image du divin que nous avions construite. Car le divin n’a que faire de
nos attentes. Il n’est ni le couple idéal, ni son contraire. Ni le refuge espéré, ni la
réparation attendue. Nous le réduisons chaque fois que nous exigeons de lui qu’il
prenne la forme de nos besoins.
Peut-être est-ce finalement cela que Stephan nous donne à vivre. L’expérience, toujours
inachevée, qui consiste à laisser le réel — ou le divin — retrouver sa liberté d’être."
— Adeline ROUSSEL-LAUDIERE





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